Nick Cave & the Bad Seeds
Abattoir Blues / The Lyre of Orpheus
[Mute/Labels]
À peine plus d’un an après "Nocturama", sans que l’on ait eu le temps de l’attendre, voici déjà le nouveau Nick Cave, ou pour être plus précis deux nouveaux albums réunis dans un même joli coffret. Il faut croire que ce n’est pas le départ de Blixa Bargeld (ayant décidé de se concentrer à temps plein sur ses propres projets artistiques) qui aura freiné la prolifique aventure des Bad Seeds et ce double album, enregistré à Paris dans les studios Ferber au printemps dernier, ne manque certainement pas d’inspiration.
Sur "Abattoir Blues", ceux que les ballades au piano de "Boatman’s Call" ou "No More Shall We Part" ennuyaient, se réjouiront de retrouver une orchestration plus fournie, des tempos plus enlevés grâce notamment aux chœurs Gospel (du London Community Gospel Choir) et surtout une rage, que l’on croyait assagie par le temps, enfin réveillée !
Revigoré, débordant autant de hargne que d’amour, Nick Cave prêche sur des morceaux toujours enracinés dans le blues et frayant aussi ici avec le negro spiritual. Légèrement plus calme et introspectif, "The Lyre of Orpheus" est tout autant traversé du souffle poétique qui marque toute l’œuvre du groupe. Car c’est de cela dont il est question ici, de la poésie qui permit à Orphée de traverser le royaume des morts pour retrouver son amour perdu, de celle qui transcende et transforme le profane en sacré. Puisant dans l’essence des musiques noires, Nick Cave délivre en beauté une dualité sombre et lumineuse, tour à tour trivial et spirituel, contant le sang, l’amour, la violence, le sexe et le divin avec le charisme d’un prédicateur enflammé.
Laure Cornaire


A Sparrow-Grass Hunt
Le Journal du Dormeur
[EDT]
Hide & Seek
European Landscapes
[Cynfeirdd]
Deux disques, deux noms, un même groupe ou presque. Depuis 2002, Liesbeth Houdjik chante régulièrement sur les disques des Nouvelles Lectures Cosmopolites, le projet de Julien Ash, et c'est naturellement qu'avec l'aide de Pierre-Yves Lebeau (son complice au sein de Hide & Seek), elle donne naissance à A Sparrow-Grass Hunt, groupe mixte et franco-hollandais. Sur leur premier album, "Le Journal du dormeur", le combo visite l'univers des contes au moyen d'une musique ambiante que l'on jurerait composée à l'extérieur. Expérimental, enchanteur et atypique, ce disque découpé en quatre cycles de sommeil l'est assurément, avec ses compositions classieuses et chaudes, pleines de couleurs et peuplées de personnages féeriques. Tous les titres sont comme des polaroïds d'un voyage où l'absurde n'a jamais été aussi réel ni formidablement orchestré par des violons et des synthés omniprésents. Un disque magique, où l'heavenly voices et le spoken words se rassemblent autour du sampler terré dans un sous-bois. Sort en même temps "European Landscapes", le nouveau Hide & Seek. Liesbeth et Pierre-Yves sont cette fois seuls aux commandes de ce disque qui rappelle parfois Trees Dance pour sa pop heavenly voices un brin dansante, comme sur Towards the Sun. Neuf titres maîtrisés où le français, l'anglais, l'allemand, le masculin et le féminin alternent sur une durée assez courte (à peine plus d'une demi-heure). Guitares en tous genres, claviers beaucoup moins chaleureux que ceux de Julien Ash, Hide & Seek nous fait sentir que l'automne est déjà là, et il le prouve aussi bien en musique qu'en images grâce aux dix pochettes interchangeables du CD, véritable collection de paysages crépusculaires, tous certifiés européens, cela va sans dire.
Bertrand Hamonou


Bertrand Betsch
Pas de bras, pas de chocolat
[Labels]
Derrière ses allures de "Dominique Adamo", on avait découvert le cas Bertrand Betsch en 1997 avec l'album "La Soupe à la grimace". Depuis, l'énergumène a fait son bonhomme de chemin et, s'il a pris une orientation qui le rapproche aujourd'hui plus encore du Belge (Salvatore) que du Français (Dominique), il parvient à offrir ici, outre un hit en puissance (Pas de bras pas de chocolat), un album parfaitement réussi et plutôt charmeur qu'on ne se lasse pas d'écouter tant chaque nouvelle lecture apporte une nouvelle surprise. Classe et nonchalance sont au rendez-vous pour ce spécimen plutôt attachant d'une chanson française fidèle à celle que l'on a toujours appréciée ici. On parierait bien que l'un de ces titres (Pas de bras..., Le Lundi c'est maladie ou encore Temps beau), se retrouve rapidement en tête de hit-parades souvent nettement moins bien fréquentés, tant ces quelques chansons en apparence désuètes sont riches et attachantes, mais les garder juste pour nous ne nous posera aucun problème.
Christophe Labussière


Björk
Medúlla
[Barclay]
Respiration, halètement, grognements, raclements, sifflements, autant d'effets qui entourent la voix de Björk et lui permettent de se débarrasser de tout instrument, proposant avec "Medúlla" un album véritablement organique. Comme si la diva avait besoin de prouver que la beauté de ses précédents opus ne reposait pas uniquement sur les arrangements subtils qu'avaient opérés les prodiges qui l'accompagnaient (Howie B., Mark Bell). Mais ici le travail d'accompagnement "vocal" est tellement impressionnant qu'il n'est finalement pas judicieux de parler de prestation a capella, les surdoués qui entourent Björk (Robert Wyatt, Rhazel (The Roots), Mike Patton (Faith No More), la chanteuse inuit Tanya Tagaq Gillis, Shlomo ou le Japonais Dokaka) créent un habillage, une instrumentation en tous points déroutants. Au final, la démonstration n'est donc pas vraiment réussie, car s'il est vrai que "Medúlla" est une pièce de choix à ajouter à la discographie de Björk, sa prestation paraît presque paresseuse et au final est sauvée par le travail de ses acolytes et de la production (Matmos, Mark Bell, Mark 'Spike' Tent) qui donnent à l'ensemble une allure et un charme incroyables.
Christophe Labussière


Bloc Party
Bloc Party EP
[Wichital]
Bloc Party est la dernière nouveauté en provenance d'Angleterre : ce quatuor, qui n'a pourtant pour l'instant que quelques singles et cet EP à son actif, a réussi à s'attirer les faveurs d'une grande partie la presse musicale anglo-saxonne et entre autres de la prescriptrice chaîne MTV2. La raison ? Un excellent single, Banquet (présent sur cet EP), qui, avec son chant criard et haut perché, sa batterie appuyée et ses guitares new wave, est un véritable tube de rock dancefloor à faire pâlir de jalousie plus d'un Franz Ferdinand ou The Rapture. Un bon single ne faisant pas forcément un bon groupe, il faudra attendre le premier album (sortie prévue pour début 2005) pour dire si cet engouement général relève de la lubie ou du bon pressentiment. En attendant, il faut admettre que cet EP vaut globalement le détour, les autres titres, forcément moins percutants, n'étant pas totalement inintéressants : on appréciera Staying Fat, She's Hearing Voices ou le remix électro final très efficace (ou horripilant au choix) de Banquet. Bref, un EP qui, même s'il ne justifie pas la hype autour de ce groupe, est incontestablement encourageant et prometteur.
Renaud Martin


Cocoon
Cocoon
[Optical Sound]
Il n'est pas difficile de trouver qui se cache derrière ce curieux projet tant il est rare de rencontrer un architecte capable d'associer avec autant d'aisance et de talent précision et mélodies, surtout lorsqu'elles sont addictives et futées. C'est en effet Christophe Demarthe de Clair Obscur que l'on retrouve aux manettes de Cocoon (produit par Norsq) qui se permet d'apporter un souffle d'air frais à une scène française qui, coincée derrière ses laptops, ne parvient plus à donner de relief à ses logiciels aux performances pourtant infinies. Cocoon nous entraîne dans des terres totalement électroniques (entre ambient, collage et click'n'cut), pas totalement vierges, mais la balade est de bout en bout terriblement agréable et foncièrement originale. Véritable plasticien sonore, il propose des expérimentations douces-amères et des compositions à la construction audacieuse, parvenant en toute circonstance à privilégier la mélodie pour construire un album étonnamment digeste. Cocoon propose une partie CD-Rom réalisée par Servovalve dont on ne cessera jamais de rappeler le talent d'infographiste dans nos pages. Une raison de plus d'acquérir cette œuvre complète.
Christophe Labussière


Crispy Ambulance
The Powder Blind Dream
[Darla/LTM]
Lorsqu’un groupe se reforme après vingt années de silence radio, c’est toujours une grande surprise. La surprise vire souvent à la déception, parfois à l’enthousiasme. Dans le cas de Crispy Ambulance, groupe estampillé label qualité "Factory", proche de Joy Division et des ambiances froides de Manchester, l’album du retour, "Scissorgun", second album studio de leur carrière, était sans conteste une réussite totale. Mais on pouvait s’attendre à ce qu’il n’ait pas de suite, le groupe n’ayant pondu ce deuxième disque que pour passer haut la main la crise de la quarantaine ; ou bien encore craindre qu’un nouvel album, réalisé dans des délais "normaux" sans les vingt années de frustrations musicales qui avaient conduit à la sortie du précédent, soit un ratage total sans la moindre inspiration.
Les quatre vieux post-punks de Crispy Ambulance nous prouvent aujourd’hui, avec ce superbe "The Powder Blind Dream" qu’ils ont conservé, intact, ce talent fou, cette originalité sans faille qui a fait d’eux un groupe culte. Le mythe est mort car le groupe renaît de ses cendres, et même s’il ne fait plus la une des journaux, les temps étant à d’autres tendances musicales, leur musique reste le véhicule privilégié de sensations fortes, mêlant à la fois colère, cynisme, froideur et tristesse. Alan Hempsall chante comme un possédé, sur un fond de guitares omniprésentes, cotonneuses et quasi psychédéliques (on pense à Dr Phibes & the House of Wax Equations) mais tranchantes comme de la glace. La basse, typique du genre, chante tout du long sans en céder à la guitare, quant à la batterie elle enfonce un peu plus le clou, rythmique monolithique et dansante tout à la fois. Le synthétiseur réapparaît un peu, et retrouve ses sonorités perdues depuis tant d’années, loin de la techno, réservées ici à de petites touches surréalistes ou angoissantes.
On sera épaté par les délires "brésiliens" de Triphammer, on voyagera dans le temps parmi les fantômes de la froide Manchester avec Four Line Whip ou Lucifer Rising, on frôlera le désespoir avec Bad Self ou on flottera dans le néant existentialiste de Chimera, mais on ne pourra rester indifférent à ces petits morceaux d’émotions brutes sorties des zones inexplorées de nos cerveaux, quelque part entre rêve et cauchemar.
Au sortir de cet album, la seule question qui vient à l’esprit est : "mais comment a-t-on bien pu vivre vingt ans sans ce groupe-là ?"
Frédéric Thébault


Delkom
Futur Ultra
[Discordian Records]
En 1987, lorsqu'explose la house-music, il devient vite évident pour tous les artistes d'EBM comme pour les aficionados des dance-floors que le mélange des genres, danse, électro et bidouillages peut créer une nouvelle musique très excitante. Ainsi, l'un des pionniers de l'électro destroy, Gabi Delgado, ex-DAF, s'acoquine en 1989 avec Saba Komossa, figure de l'underground berlinois, pour donner Delkom, un duo synthétique qui fera -à l'époque- les beaux jours des boîtes de nuit. L'album mettra quinze ans à sortir en version CD, et l'occasion nous est donnée d'appréhender l'objet, aujourd'hui en 2004. Le résultat est là : une longue boucle de séquenceurs répétitifs (pléonasme), quasiment pas de mélodies, une rythmique martiale qui ne cesse pas un instant, quelques sonorités bizarroïdes sur le tout, et un chant tout ce qu'il y a de minimal ("Tanzen ist schön", par exemple, qui signifie "Danser c'est beau", hum), le tout découpé en une dizaine de morceaux dont on ne perçoit pas franchement la différence. Mais n'oublions pas que la chose n'a pas été faite pour réfléchir, et que si elle sonne datée aujourd'hui, il faut bien se remettre dans le contexte : Delkom a fait de la musique pour pistes de danse, et il ne faut pas y chercher le moindre concept ou message politique ou sociologique. Le culte autour de l'album prend donc un petit coup dans l'aile, et celui-ci retrouvera vite sa place au sein de l'armoire à CD, pour n'en ressortir qu'à la demande de vieux fans de DAF curieux, voire lors de techno-parties dans lesquelles les DJ seront tout heureux de passer le disque que vous leur aurez apporté pour l'occasion.
Frédéric Thébault


Dirge
And Shall the Sky Descend
[Blight Records/Overcome]
"Stabbing the Sky from Dusk to Dawn" ("poignardant le ciel du crépuscule à l’aube", extrait du titre The Birdies Wheel). Que l’auditeur se plonge dans les textes ou qu’il se contente d’écouter, le halo qui s’infiltrera en lui sera de cette nuance : un gris foncé, tenace, poisseux. Le noir étant trop mat et lisse, trop monolithique pour embrasser ce que dégage Dirge. Car malgré la lourdeur des quatre titres (pour plus d’une heure et quart au total) qui composent ce troisième album, rien n’est véritablement figé. On sera certes cloué, abasourdi, sonné dès l’introduction éponyme de And Shall the Sky Descend, long morceau de 23 minutes, par tant de plomb mais, à l’instar d’un Godspeed You! Black Emperor, Dirge sait laisser poindre l’accalmie par endroits. Des accalmies quasiment post-rock où viennent se poser des cordes ou une douce voix féminine (voir The Endless) et pourtant paradoxalement redoutables puisqu’elles augurent du retour de textures moites et effrayantes à suivre. Du bourdonnement d’un didgeridoo a priori inoffensif au déploiement des basses et guitares qui deviennent massives, sombres et écrasantes, la voie est toute tracée vers un pandémonium déjà habité par Neurosis, les Swans ou Kill The Thrill. Et ce n’est pas la voix écorchée de Marc T, ni les textes sublimes, qui apporteront directement la lumière. L’heure est à la douleur, à la poussière, à l’errance dans le néant. Comme pour mieux mettre en exergue la nécessité introspective. Une expérience vitale en somme.
Catherine Fagnot


Displacer
Arroyo
[M-Tronic]
Duuster
Habitat
[M-Tronic]
Issus de la génération des designers qui s'adonnent à la composition, Displacer et Duuster partagent bien plus de points communs que le seul fait d'être produits par la même enseigne, la fameuse usine M-Tronic. Leurs derniers albums respectifs semblent avoir subi un conditionnement particulier, le genre de traitement qui s'applique en général à la conception d'une marchandise industrielle. Traduisons-le simplement ; il existe aujourd'hui un cahier des charges du combo IDM/electronica dont Displacer et Duuster s'acquittent à la perfection. Commençons d'abord par l'esthétique des pochettes. Les éléments à intégrer sont, au pire, des logotypes de boîtes de médicaments, au mieux des collages de photographies d'immeubles seventies. Les artistes s'en sortent plutôt bien dans ce domaine (leurs sites officiels témoignent d'un goût marqué pour l'infographie et l'illustration). Le second point à remplir pour soutenir la demande de l'auditeur "electronicain", est l'utilisation de bonnes vieilles rythmiques hip hop, héritées des samples du funky drummer de James Brown, plaquées sur des nappes évolutives de synthé glacé. Displacer et Duuster sont au fait de la programmation et accomplissent aussi leur mission. Dans l'ensemble, le son est puissant, rond, tout en équilibre dans un mélange de nuances de textures digitales et analogiques. On ressent chez Displacer et Duuster, une maîtrise de la matière sonore commune à la famille Funckarma et Dither (qui se fendent d'ailleurs de remixes pour les deux albums). Malheureusement, l'innovation ne se résume pas à un ensemble de recettes toutes prêtes. Une étincelle de génie fait cruellement défaut à ces productions. Il manque un petit quelque chose qui relèverait l'ensemble et offrirait une alternative aux muzaks des vieux industrieux qui hésitent encore entre les chants de baleines ou le marteau-pilon pour habiller les dîners entre amis.
Anthony Augendre


Fatboy Slim
Palookaville
[Epic]
Il va être une fois de plus impossible de résister à la machine Norman Cook. Depuis que le gaillard officie sous le nom de Fatboy Slim son parcours s'avère être un sans faute, de sa toute première apparition avec le plus que parfait "Better Living Through Chemistry" au récent "Halfway Between the Gutter and the Stars", à l'ambition bien plus exacerbée et dont le clip de Weapon of Choice, emmené par la prestation remarquable de Christopher Walken, a toutes les chances de passer à la postérité. Norman Cook est une sorte de bandit de grand chemin, un pillard qui parvient à mêler avec la plus grande justesse contrefaçon et création. Le résultat est tout bonnement spectaculaire, et alors que la rumeur annonçait "Palookaville" comme un album plus hip-hop, c'est au contraire à des ambiances bien plus "rock" que l'on est confronté au milieu de ce grand n'importe quoi. Peut-être cela tient-il à la présence de Damon Albarn (sur Put It Back Together), à moins que ce ne soit l'un de ses prestigieux invités comme Jack White des Whites Stripes (sur Slash Dot Dash), Lateef, du collectif Quannum (qui prête sa voix à deux titres), Bootsy Collins, Justin Robertson ou encore Jonny Quality, un jeune groupe de Brighton. Quoiqu'il en soit, "Palookaville" déridera avec la plus grande facilité le plus triste d'entre vous.
Christophe Labussière


Ghinzu
Blow
[Atmosphériques]
C'est plus de six mois après sa sortie en Belgique que nous arrive ce nouvel album de Ghinzu, un des groupes pop belges les plus prometteurs du moment (leur premier album très remarqué leur ayant valu à l'époque l'inévitable comparaison avec les incontournables dEUS). Et c'est là l'occasion rêvée pour nous de (re)découvrir le travail de ces Bruxellois avec cet excellent deuxième album. "Blow" ("souffle" en anglais), porte ainsi parfaitement son nom, puisqu'il se situe entre brise et déflagration, entre retenue et excès, subtilité pop et violence noisy-rock (un peu à l'image du premier morceau, Blow, véritable classique instantané). On navigue donc ici entre chansons épiques (Dragster Wave, Cockpit Inferno), et passages plus bourrins (Mine), déjantés ('til You Faint) ou sirupeux (Sweet Love). Et malgré le contraste entre ces ambiances très différentes, le groupe ne tombe pas dans le piège de l'éparpillement, et réussit à bâtir un album solide et cohérent, qu'on attend impatiemment de voir interprété sur scène. Ces Belges s'y connaissent, c'est évident.
Renaud Martin


In The Nursery
A Page of Madness
[ITN Corporation]
Les films muets des années 20 fascinent In The Nursery, au point qu'ils ont créé en 1995 et en marge de leurs albums, une série qui leur est dédiée et qui leur offre un nouveau souffle sonore, voire vital. Le cinquième volume de ce projet parallèle propose la bande originale du film de 1927 du Japonais Teinosuke Kinugasa "A Page of Madness". La provenance même de ce film est une aubaine pour les célèbres jumeaux de Sheffield, qui apprivoisent les instruments traditionnels japonais pour leurs sonorités si tranchantes et précises, plus que pour les mélodies qu’ils peuvent générer. C’est ainsi qu’ils ont composé un disque qu’il est impossible d’écouter d’une oreille distraite, chaque titre proposant un subtil mélange de douceur et de chaos. Incarceration, envoûtant et dépouillé, est construit autour de deux séquences rythmiques qui se complètent à merveille. Le poignant Reconcile permet de souffler avant le bien nommé Dancing With Chaos sur lequel les compositeurs se lancent à la chasse aux sons torturés comme ceux qu’ils pouvaient utiliser sur leurs premiers albums. Si quelques passages rappelleront "Köda", The Other Side of Reality est sans conteste l’un des titres les plus martiaux jamais composés par le duo : grandiose et inquiétant à la fois. Preuve qu’après plus de vingt ans et une pléthore de disques, les frères Humberstone peuvent toujours surprendre et captiver l’auditeur et le spectateur. Les habitués de ces travaux de restauration se réjouiront de la sortie de ce nouvel opus qui, moins symphonique que les précédents volumes, est certainement le plus rythmique et le plus abstrait de la série. Le plus intense aussi.
Bertrand Hamonou


Lupercalia
Florilegium
[Equilibrium]
Claudia Florio possède une voix de soprano du genre de celles qu'ont les chanteuses d'opéra, et l'utilise avec cette manière un peu prétentieuse que l'on ne comprend pas forcément. Visiblement inspiré par l'opéra italien, ce groupe fait sienne une musique qui n'est pas toujours facile d'accès, faite d'un mélange à l'arrière-goût de paradoxe. En effet, la dominance écrasante de la voix sur les instruments, et les paroles bien souvent incompréhensibles donnent rapidement à ce disque une allure de démonstration de vocalises (Ouroboros). On peut tout de même saluer la présences de nappes synthétiques (Sub Specie Aeternitatis) dans un univers médiéval dominé par un violon et une guitare classique récitant des mélodies orientales. Les cloches résonnent dans cet album pour rappeler que le temps ne s'est pas complètement arrêté quelques siècles en arrière (Axe). Curieusement, la reprise a capella du chant traditionnel de The Wind that Shakes the Barley a sa place ici, bien que déjà repris par Dead Can Dance sur "Into the Labyrinth" : une bien curieuse idée de la part d'un groupe qui a sûrement comme référence musicale le groupe de Brendan Perry et Lisa Gerrard. Reste que cet album un peu long sera à conseiller aux fans du genre, auditeurs avertis et sensibles aux disques de Dwelling et autres Tristania ou Am'ganesha'n, mais malheureusement vite fatigant pour tous les autres.
Bertrand Hamonou


Migala
La Increíble Aventura
[Acuarela]
Nous avions découvert Migala en 2000, grâce à leur superbe reprise du morceau Plainsong de The Cure, enregistrée pour le split single espagnol "Plainsong / The Figurehead" réalisé avec le groupe Sr. Chinarro. Les albums qui sont sortis par la suite (distribués en France par feu Poplane) n'ont fait que nous confirmer le talent de ce groupe espagnol, au rock expérimental si particulier : pour ceux qui voudraient une tentative de description, qu'ils imaginent une voix des plus charismatiques, celle de Abel Hernandez (quelque part entre Nick Cave, Stuart Staples des Tindersticks ou Aidan Moffat d'Arab Strap), posée sur un superbe et imprévisible mélange de rock tantôt atmosphérique, tantôt mélancolique, sombre ou parfois même violent.
Dans ce nouvel album, cette superbe voix n'est présente que sur deux titres seulement (Your Star, Strangled et El Gran Miercoles, deux titres qui valent évidemment leur pesant d'or), la plus grande partie des morceaux étant instrumentale. Un choix réellement audacieux quand on connaît la qualité des chansons que le groupe de Hernandez peut composer. C'est ainsi un album de rock brûlant et sauvage que les Espagnols ont composé ici, un album dans lequel leur son, entre deux moments de calme, se fait pour la première fois littéralement épique (goûtez donc à El Imperio del Mal, El Tigre que hay en ti, Tucson, Game Over ou le final Lecciones de Vuelo con Mathias Rust). Un grand disque d'aventure qui vous emmènera bien loin, accompagné pour couronner le tout dans sa version limitée d'un DVD vidéo contenant un court métrage pour chacun des dix morceaux. Que demander de plus ?
Renaud Martin


Pan American
Quiet City
[Kranky/Southern]
Si comme nous, vous gardez un souvenir ému des essentiels "A Stable Reference" et "Mi Media Naranja" de Labradford, alors vous connaissez très probablement Pan American, le projet solo de Mark Nelson, son chanteur/guitariste, qui sort ici un magnifique quatrième album. Nommé "Quiet City", celui-ci reprend le côté électronique du précédent ("The River Made No Sound", 2002), mais y incorpore des instrumentations plus acoustiques (cordes, cuivres) qui rappellent ainsi tout autant les précédents albums de Pan American que l'univers de Labradford. Il en résulte huit magnifiques et paisibles morceaux ambiants, proposés ici à la fois en audio et vidéo, l'album étant accompagné d'un DVD qui comprend pour chaque morceau un clip réalisé par l'artiste multimédia américaine Annie Feldmeier. Des films faits d'errances dans des paysages urbains déserts et mélancoliques et qui illustrent parfaitement les créations de Mark Nelson. Un bel ensemble qui fait de la découverte de cette album une belle expérience d'immersion.
Renaud Martin


Samuel Jerónimo
Redra Ändra Endre De Fase
[Thisco]
"Redra Ändra Endre De Fase" est un album conceptuel composé de trois titres dont les durées oscillent entre à peu près onze et trente minutes. Dès la première écoute, on comprend rapidement qu'il s'agit là d'un disque un peu prise de tête (avec les citations d'un vieil empereur chinois en guise de notes de livret) et légèrement stressant. Quand le premier morceau commence, le son persistant de percussions électroniques proches du gamelan envahit d'emblée l'espace sonore, entrecoupé d'un piano fiévreux. On se prend (heureusement) à y trouver quelques moments agréables, mais après plusieurs minutes d'expérimentation ambient, on retrouve ce piano sur le deuxième morceau et il est carrément omniprésent, voire obsédant, sur le troisième et dernier titre, notamment à cause de l'utilisation du procédé de déphasage rythmique cher à Steve Reich (on pense d'ailleurs fortement au célèbre Piano Phase de ce dernier), une méthode qui consiste à répéter une structure musicale en la superposant à elle-même avec un décalage progressif. Bref, tout cela est bien trop long et redondant (inutile de réinventer la musique répétitive trente ans après sans y apporter quoi que ce soit de nouveau) et on se demande où le label Thisco veut en venir en ayant une ligne éditoriale aussi disparate et par conséquent peu cohérente.
Carole Jay


Solvent
Apples and Synthesizers
[Ghostly International]
Quatrième album de Solvent, "Apples and Synthesizers" ne sort pas sur son propre label Suction, ni sur Morr Music comme son prédécesseur "Solvent City", mais sur Ghostly International, chez qui sont parus en début d'année les EPs "Radio Gaga" pt. 1 et 2. On retrouve d'ailleurs sur ce disque le titre My Radio (déjà présent sur ces deux EPs et sur plusieurs compilations), sur lequel Jason Amm déclame sa nostalgie de l'époque révolue où il pouvait encore entendre à la radio l'électro pop qu'il vénère tant. Mais qu'importe, on n'est jamais mieux servi que par soi-même et ce fétichiste du synthétiseur analogique, comme il se définit lui-même, le prouve avec ce nouvel album. Plus que jamais, il y perpétue son exploration rétrospective de la musique synthétique période Rubik's cube, mais cette fois-ci en lorgnant carrément du côté le plus pop. Les mélodies sont accrocheuses à souhait et le chant passé à la moulinette vocodeur fait son apparition sur plusieurs morceaux, mais si Jason Amm utilise tous les codes de la synthpop 80's pour créer ses ritournelles, celles-ci s'avèrent néanmoins trop élaborées pour pouvoir dater de cette époque. Et pourtant, on ne peut décidément pas nier une tendance volontairement anachronique chez Solvent, de la pochette franchement laide inspirée du constructivisme et dont le graphisme évoque "The Man-Machine" de Kraftwerk, au dernier titre, Steve Strange (déjà présent sur la compilation "Snow Robots 1"), qui rappelle que le Canadien avait déjà par le passé intitulé un de ses morceaux Basildon... Un bon disque actuel de pop vintage.
Carole Jay


Spearmint
A Leopard and Other Stories
[Hitback]
On les aime bien, ces petits Anglais de Spearmint. Ils sont un des derniers groupes à faire ce qu'on appelle de la britpop dans la tradition la plus Blur-esque du terme, et on leur doit déjà quelques albums sympathiques (quoiqu'un peu gentillets), comme le récent "My Missing Days" (2003). Les voici qui sortent "A Leopard and Other Stories", un disque qui se veut être à la fois un album et une compilation puisqu'il rassemble des morceaux qui ont été écrits à l'origine pour des EPs ou diverses compilations (on retrouve ainsi This Is a Souvenir, le morceau qu'ils avaient enregistré pour un tribute à Pavement). Globalement, l'ensemble est entraînant et malin, avec en prime des morceaux plus aventureux et plus originaux qu'à l'accoutumée (les sympathiques A Leopard, The Beautiful Things, Death of a Scene pour ne citer qu'eux, ou le très bon single The Whole Summer Long), et cette compilation s'avère rapidement être ce que ces Anglais ont fait de plus intéressant. Indispensable si vous avez aimé l'album "My Missing Days", et à découvrir si vous êtes toujours féru de pop anglaise.
Renaud Martin


Sunn O)))
White2
[Southern Records]
Sunn O))) ou l’art de l'inertie. Trois longues mélopées monolithiques et quasi monocordes, successions de paliers vers des profondeurs toujours plus abyssales, voilà à quoi ressemble ce cinquième album du duo O'Malley (Lotus Eaters) / Anderson (Goatsnake). Une plongée vertigineuse en eaux troubles dont l'architecture sonore se résume là à de lourds bourdonnements de guitares, à quelques arpèges abstraits et à de nauséeuses fréquences industrielles. Sans même le moindre rythme auquel se raccrocher, cet album prend rapidement la forme d’un terrifiant désert de plomb dont les rares contours auraient été méticuleusement effacés à coup de frottements métalliques, emportés dans une tempête indétectable par l'oreille humaine mais omniprésente durant les soixante minutes de ce "White2". Quant aux incantations shamaniques de l'hypnotique Decay2 (Nihils' Maw), elles demeurent les seules traces de vie dans ce voyage sublunaire aussi éprouvant que fascinant. Un étrange mélange de noise, doom et dark ambient, qui pourrait faire de ce cinquième Sunn O))), l'improbable chaînon manquant entre Earth et Deutsch Nepal.
Stéphane Leguay


Thee Hyphen
Consolidated Green
[Boredom Product]
"Consolidated Green" est le quatrième album de Thee Hyphen. Bien qu'annoncé comme le "debut album" du side-project de Member U-0176 (qui officie parallèlement au sein de Celluloide), il s'agit en fait de son premier album officiel faisant suite à trois albums au format CDR. Aussi rectiligne que les disques de son groupe mixte, ce disque ne se disperse à aucun moment, alignant les titres mécaniques comme on soude les circuits imprimés sur la carte mère d'un PC. Les compositions de ce projet solo ne sont pas très différentes de celles de Celluloide, si ce n'est l'évident changement de sexe derrière le micro. On ne sait plus bien qui copie le chant de l'autre (Darkleti ou Member U-0176 ?) tant les intonations robotiques sont proches et calées sur des mélodies simples. La froideur est donc ici de rigueur, jusqu'aux photos de la pochette qui, tout comme celle de "Incidental Tools of Confusion" sorti en 1994, nous rappelle à la fois les cours d'électricité et les manipulations hasardeuses des oscilloscopes, et l'âge d'or des célèbres premiers ordinateurs aux écrans monochromes. Les oreilles de la foi trouveront des similitudes entre la voix du bien mystérieux Member U-0176 et celle du Dave Gahan des eighties (Methods of Lies), avant les excès que l'on sait. Revendiquant cette référence aux disques de musique électronique de la première moitié des 80's, certains sons de Collapse ne sont pas sans rappeler le Fools des quatre de Basildon, sonnant peut-être comme un Depeche Mode que n'aurait jamais quitté Vince Clarke. Moins terne que "Organique" sorti en 1998, "Consolidated Green" se trouve bel et bien là où nous l'attendions : contemplant le feu vert au croisement d'une EBM assez light (Industrial Suicide) et d'une synth-pop glaciale (Hear the Noise).
Bertrand Hamonou


The Three Cold Men
The Three Cold Men
[SSI/Soulfood]
On savait que Franz Lopez et son groupe Opera Multi Steel avaient depuis quelques années trouvé au Brésil une reconnaissance que la France ne leur avait jamais vraiment réservée. Il s'en était fallu de peu pour que ce groupe si particulier originaire de la région de Bourges abandonne le combat, mais c'était sans compter sur leur ténacité et cet inattendu soubresaut né outre-Atlantique. C'est aujourd'hui après avoir mis provisoirement (on l'espère) de côté son projet principal que Franz réapparaît au sein de The Three Cold Men, encadré par Alex Twin (Individual Industry) et Maurizio Bonito (Volv Uncion). On retrouve bien entendu les ambiances propres à notre groupe fétiche (on regrette tout de même l'absence des voix de ses ex-partenaires), mais l'habillage musical se veut nettement plus dans l'air du temps avec ses sonorités électroniques plutôt synthpop. The Three Cold Men se permet d'offrir une belle série de perles pop à un album homogène qui s'achève sur une reprise au traitement étonnant du Fade to Grey de Visage qui permet de découvrir que le charme, la froideur et la mélodie créée il y a de ça 25 ans par Steve Strange sont étonnamment proches de celles de Franz Lopez et de son nouveau projet, auto étiqueté retro wave, pour rappeler combien il sait se positionner hors du temps.
Christophe Labussière


Troissoeur
Troissoeur
[EMI]
Quatre ans après leur premier CD "Trah Njim", Troissoeur livre un deuxième opus qui devrait faire date. Le nom du groupe ressemble pourtant à une mauvaise blague, surtout lorsque l'on apprend que cette formation belge est composée des trois frères Vanvinckenroye, dont l'aîné, Rein, a collaboré avec Male Or Female. Mais il suffit d'une seule écoute de ce somptueux album éponyme pour comprendre que l'humour ne fait pas partie de l'univers si oppressant du groupe. Produit par Daniel B. de Front 242 (et Male Or Female) qui réalise ici ce qui ressemble à un exercice de style tout acoustique, Troissoeur captive immédiatement par ses ambiances exclusives. En effet, on a rarement pénétré dans un monde aussi glauque illuminé à la bougie, où résonne un chant d'une détresse exemplaire. Curoon et Kjilmé sont des modèles de refrains puissants, alliés à la détresse vertigineuse contenue dans ces mélodies, entre cris de désespoir et condamnation. "Protect me against the big bad world" susurre une voix féminine presque irréelle à la fin de Little Dole : la terreur est palpable sur ce disque où le sampler et les boucles sont relégués au second plan. Tout est réuni pour faire de cet album l'environnement sonore d'un monde apocalyptique imaginaire, de la fragilité de Higher Motions à Trays en passant par le chant rituel de Sano m'ame scandé dans une langue peu commune, à l'envers de la nôtre. Leur style est qualifié de "acoustic ambiant pop", mais cette musique là provient d'un monde où les ténèbres ne sont pas prêtes à laisser leur place aux projecteurs de la pop que nous connaissons tous. Vous êtes prévenus.
Bertrand Hamonou


Vive La Fête
Nuit Blanche
[V2]
Forcément, toute personne qui écoute pour la première fois un morceau de Vive La Fête croit à une blague : avec cette voix féminine nonchalante et naïve, ces paroles simples, et cette caricature d'électro 80's dansante, il faut reconnaître que la recette prête à faire sourire. Mais, peu à peu, au fil des écoutes, on réalise que les textes ne sont finalement pas si gentils que ça, et qu'ils évoquent avec acidité et malice des petits moments de nos vies, comme ces fêtes qui partent en vrille ou ces amours ratés. Ensuite, on se surprend à avoir envie d'esquisser quelques pas de danse, tant la partie électro, qu'on pensait au début un peu cheap, tape quand même rudement dur par moments. Et on finit par écouter en boucle des morceaux comme Nuit Blanche, Maquillage ou le très dark et très intense Noir Désir, véritable point culminant de ce disque. Voilà en gros comment on termine accro de ce duo trash chic que forment l'ex-dEUS Danny Mommens et la plantureuse ex-mannequin Els Pynoo. On notera au passage les quelques modifications qu'a subi ce troisième album pour sa tardive sortie française : si on gagne une alléchante pochette, on regrettera quelques changements au niveau du tracklisting, et notamment la disparition du succulent morceau Touche pas.
Renaud Martin


Wagon Christ
Sorry I Make You Lush
[Ninja tune]
Wagon Christ est l'un des nombreux avatars du sieur Luke Vibert, escogriffe des Cornouailles et frère siamois de Mike Paradinas et Richard D. James. Là où ses confrères flirtent avec des aspects ténébreux de la musique de danse de jeunes, Luke préfère jouer avec ses vieilles machines analogiques en concoctant des atmosphères guillerettes et délicieusement ringardes. "Sorry I Make You Lush" est un hommage non feint aux synthés qui font "coin coin", "pouet pouet", tels que Jean-Jacques Perrey ou Raymond Scott les avaient mis en scène dans les années 70. Détrompez-vous sur les intentions de l'artiste car il n'est pas question ici d'embrasser le genre easy listening pour se moquer de son auditoire. Wagon Christ aime vraiment les génériques de dessins animés, les jingles de radios, les publicités pour supermarchés et les illustrations du journal de 20 heures (Roger Gicquel sous fond de moog modulaire est un must historique pour amateurs d'électro). En fait Luke collectionne ses vignettes sonores comme d'autres les étiquettes de camembert. Son détournement s'apparente à la philosophie du pop art d'Andy Warhol. Certains passages de l'album parviennent même à émouvoir, comme si l'on découvrait sur le tard le caractère mélancolique de la basse de La Danse des canards. Plone, collectif moogiste par excellence, serait sans doute le seul projet musical à se rapprocher de ce disque frais et amusant.
Anthony Augendre
Express
Pour commencer, attardons-nous sur les trois dernières sorties du label Frozen Empire Media.
Antigen Shift, tout d'abord, qui fait partie de ces musiciens pas assez originaux pour attirer l'attention à tous les coups mais suffisamment appliqués pour susciter un minimum d'intérêt. Avec "Next to Departed", le Canadien prouve qu'il n'est pas un simple clone rhythmic noise de plus, notamment grâce à l'apport d'éléments plutôt variés dans sa musique, mais ces ingrédients restent des poncifs qui n'ont rien de révolutionnaire : voix lointaines distordues, filtrées, rythmiques saturées, nappes sombres, chants ethniques... Le point fort de Nick Theriault réside surtout dans sa capacité à agencer ces éléments entre eux.
Que dire de "Prelude to Annihilation", le premier album de Red Reflection, si ce n'est qu'il vogue dans les mêmes eaux délétères, mais avec un côté nettement plus "orchestral" (piano et cordes foisonnent), nettement moins rythmique et carrément très cinématographique : l'atmosphère générale de cet album collerait parfaitement à la BO de n'importe quel film un peu dérangeant, voire dérangé (Grandrieux ? Aronofsky ?). C'est beau, sombre, agréable, intemporel, pas non plus très novateur mais idéal pour se relaxer chez soi en méditant sur la courbure de l'univers.
Quant à "At the Train Station on a Saturday Evening" de Totakeke, on aimerait le taxer d'être plus original que ses voisins de label, mais il débute plutôt mal avec un premier morceau construit dans la plus pure tradition industrielle old school, heureusement enjolivé par quelques micro sons bienvenus. Déjà connu sous le nom de Ativ et surtout de Synth-etik (qui a sorti plusieurs disques sur Hands et qu'on avait remarqué sur la compilation
"Micro_Superstarz 2000" avec un morceau très ludique), Frank Mokros s'attelle avec ce nouveau projet à nous dévoiler une facette plus apaisée de sa personnalité, et c'est finalement avec le dernier morceau qu'il révèle tout son potentiel, grâce à un mélange minimal, simple et efficace de piano et de micro sons alliés à une rythmique entêtante.
Faisons maintenant un crochet dans le monde salutaire des compilations avec Amµnition, nouvelle collection de morceaux très variés en provenance de Planet Mu, qui paraît peu de temps après "Children of Mu" (autre récente compilation du label), sans doute pour cause de retards de planning. Du coup, on retrouve quelques morceaux communs aux deux disques, heureusement compensés par plusieurs exclusivités (Venetian Snares, Shitmat, The Gasman, Lexaunculpt et Ambulance) et le tout est mixé par Mike Paradinas lui-même. Le but était de réaliser un sampler représentatif du label et accessible à tous les budgets, on peut dire qu'il est réussi, même s'il est toujours un peu difficile d'accrocher sur tous les styles présents.
Même objectif et même constat pour Tempo Technik Teamwork, la nouvelle compilation de Staubgold, puisque partir dans tous les sens semble être devenu un leitmotiv pour ce label allemand. Capable du meilleur (AGF, The Kat Cosm, Rand and Holland, Paul Wirkus...) comme du pire, il est difficile, voire impossible, d'adhérer totalement à l'ensemble du catalogue Staubgold, qui s'éloigne de plus en plus de ses bases électroniques. Le mot d'ordre demeure néanmoins l'expérimentation, et à ce niveau-là, on est servi. Reste que ce double CD permet de se faire une idée juste du label, mais à vos risques et périls, car là ou "Amµnition" fait au moins sautiller, "Tempo Technik Teamwork" calme à coup sûr. Pour initiés only.
Carole Jay