Depeche Mode
Delta Machine
[Mute/Sony/Columbia]
Il en va de Depeche Mode comme de Cure ou de New Model Army, on est toujours heureux de savoir que le groupe sort un nouvel album, et on est toujours impatients de l’écouter, même si l’on sait très bien que plus jamais on ne ressentira le frisson qu’on ressentait à l’écoute de "Black Celebration", "Music for the Masses" ou "Violator", que plus jamais le désormais trio ne nous offrira des hymnes tels que A Question of Time, Enjoy the Silence ou Personnal Jesus. Toutefois, si ses confrères suscités n’ont jamais vraiment cherché/réussi à se renouveler en profondeur (hormis U2 dans les années 90), Depeche Mode –du fait même de son statut de groupe électronique– a régulièrement cherché à intégrer de nouvelles sonorités, à élargir (de façon discrète, mais néanmoins notable) son horizon musical… et c’est ce qui le rend souvent plus passionnant que les autres. Rappelons qu’il fut l’un des premiers groupes pop "grand public" à intégrer des sonorités industrielles à la Neubauten dans ses chansons (à l’époque de "Construction Time Again"), et que ses travaux sur les sons et les textures synthétiques ont influencé plus d’un producteur électro/techno, tandis que les trois Anglais n’ont pas hésité, ces dernières années, à piocher allègrement dans une IDM à la naissance de laquelle ils ont aussi largement contribué…
Pourtant, "Delta Machine" s’annonçait assez mal, précédé par un premier single en forme de gospel statique (Heaven), pas foncièrement mauvais, mais qui ressemblait plus à un morceau d’album qu’à un tube en puissance : tout le contraire, par exemple, de l’intense Wrong, qui avait frappé un grand coup avant la sortie de "Sounds of the Universe". Mais paradoxalement, "Sounds of the Universe" n’était finalement pas un grand cru (contrairement à "Playing the Angel"), alors que "Delta Machine" s’avère finalement bien plus intéressant que son prédécesseur. Ce qui frappe d’emblée sur ce treizième opus, c’est sa production d’une précision et d’une clarté impressionnantes, qui dote l’ensemble de sons électroniques particulièrement saillants et de basses viscérales, faisant ressortir les arrangements sophistiqués et donnant une puissance insidieuse à toutes les compositions. Mais il est avant tout établi que Depeche Mode est LE groupe électro-pop faiseur de tubes en or massif, et on attend donc de lui qu’il nous fournisse notre dose de chansons aux refrains fédérateurs et aux rythmes percutants. À ce titre, sans afficher dix Never Let Me Down, "Delta Machine" aligne tout de même quelques belles réussites : le nerveux Angel qui s’emballe avec classe dans sa seconde partie, le séduisant Broken et son ambiance digne de Black Celebration, le très percutant (bien qu’un peu court) Soft Touch/Raw Nerve qui devrait faire des ravages sur scène, le sympathique Alone avec ses couplets plus entêtants que son refrain assez convenu, et le déjà fameux Soothe My Soul (deuxième single) avec son refrain taillé pour les stades et son rythme subtilement dansant. À côté de ça, on trouve également l’étonnant My Little Universe, fausse ballade ténébreuse garnies de montées et de sons acides que l’on voit très bien se faire remixer par un petit génie de la techno actuelle, le traditionnel morceau d’intro qui servira, à n’en pas douter, d’entrée en matière des concerts de la tournée à venir (Welcome to My World, moins torturé et saturé que ses prédécesseurs In Chains ou A Pain That I’m Used To), la traditionnelle complainte éthérée de Martin Gore (The Child Inside), quelques titres mid-tempo plus ou moins remarquables, et le blues crépusculaire de rigueur (Slow). À l’arrivée, sans retrouver le formidable souffle mélodique de "Playing the Angel" (qui reste encore le meilleur opus du groupe depuis "Songs of Faith and Devotion"), "Delta Machine" s’avère plus équilibré, varié, dynamique et inspiré que "Sounds of the Universe", "Exciter" ou "Ultra".
Christophe Lorentz